Entre réalité et cauchemar

Après le décès tragique de Mary Sabow, le calme était revenu sur le « King Of Seas ». A l’occasion d’une soirée à la table de la commandante, Elie avait pu aborder la technologie utilisée sur ce navire. Elle avait été gentiment orientée vers l’ingénieur responsable de la construction de ce merveilleux navire, Pierre Mathis. Il était présent en tant que représentant du constructeur.

– N’avez-vous pas peur que le « King of Seas » ne subisse le même sort que le Titanic en son temps ? demanda l’un des convives.

– Non, nous apprenons tous des erreurs du passé. Par ailleurs, avec la fonte des glaces de ces dernières années, les chances de rencontrer des iceberg sont bien plus faible qu’à l’époque…

– D’autant, interrompit Elie, et si je ne m’abuse, vous pourrez me corriger, à l’époque, notre ciel n’était pas envahie de satellite. Je suppose que le navire est en communication satellite et que, de ce fait, l’équipage connaît la position d’éventuels icebergs, même rares, qui pourraient croiser notre route.

– Tout à fait jeune fille. Mais que vouliez-vous savoir sur ce magnifique navire ?

– J’ai cru comprendre que les traditionnels moteurs thermiques qui équipent habituellement ce genre de navire ont été remplacé par un réacteur nucléaire qui fait tourner une turbine vapeur…

– Je vois que vous vous êtes déjà renseigné. Oui, c’est exact.

Et Elie eut enfin la chance d’avoir une personne qui s’adressait à elle avec passion pour lui expliquer le fonctionnement du navire. De son côté, Pierre Mathis était ravi d’avoir trouvé en cette jeune fille un auditoir intéressé. Aussi lui proposa-t-il de lui faire visiter les entrailles du « King Of Seas ».

– En toute sécurité, dit-il à une Poupette inquiète de voir sa petite fille s’approcher de près de réacteurs nucléaires.

Et se voulant rassurant pour le reste de la tablée, il passa sa soirée à expliquer toutes les mesures de sécurité qui avaient été mises en place.

Le lendemain matin, après un petit déjeuner partagé avec Poupette dans leur cabine inondé par la lumière du soleil levant, Elie abandonna sa grand-mère pour rejoindre Monsieur Mathis pour une visite du navire.

Elle retrouva Poupette dans la salle à manger pour le déjeuner, ravie de cette visite qui lui avait permis de voir ce qu’elle n’aurait même pas pu imaginer avec les simples cours de physique qu’elle avait au collège. A leur table, se trouvaient deux jeunes femmes que Poupette lui présenta. Elle lui appris que Lucie et Cristina étaient un couple nouvelle génération et qu’elles voyageaient avec leurs deux filles, Maya et Anaïse. Elle ne s’attarda pas sur le fait que deux femmes soient mariées et mères de deux filles. Après tout, les couples nouvelles générations étaient plutôt courant à Deauville et dans sa classe, elle n’avait pas moins de 3 camarades issus de ces familles nouvelles. Ils n’étaient pas mieux ni pire que les autres. Non ! Ce qui l’intéressait chez ces deux sœurs étaient leurs origines et le drame qu’elles avaient vécu enfants, avant d’être adopté. Elle écouta aussi attentivement le combat de ces deux femmes pour obtenir le même bonheur que les couples traditionnels. Maya et Anaïse proposèrent à Elie de passer le début d’après-midi avec elles et promirent à leurs mères et à Poupette de les rejoindre pour le spectacle de Tom et Jerry.

Ces noms évoquaient toujours à Elie cette petite souris et ce chat qui lui courait après et qu’elle regardait avec ses parents alors qu’elle n’avait que 3 ans. Aujourd’hui les rôles étaient inversés puisque le prédateur était Jerry.

En arrivant près du bassin de Jerry, les filles regardèrent sur les gradins à la recherche de leurs parents. Les trois femmes étaient là, à discuter ensemble, quand elles virent les enfants près du bassin. Elles leurs firent signe et les trois jeunes filles les rejoignirent. En prenant place auprès de Poupette, Elie lui dit qu’elle trouvait l’orque nerveux. Poupette la rassura et comme le spectacle se passa bien, Elie se détendit. Mais son intuition devait être bonne car sur le dernier numéro, Jerry sembla perdre pieds et secoua Tom comme un vulgaire pantin. Le filet rouge qui zébrait la surface de l’eau retenait l’attention de toute l’assemblée. Même le petit garçon qui n’arrêtait pas de faire des commentaires ne disait plus rien.

L’équipe de sécurité se préparait à envoyer une bonne dose de somnifère lorsque l’Orque plongea, emmenant Tom dans les profondeurs. Tant que ce dernier était sous l’eau, l’équipe de sécurité ne pouvait rien faire. Le temps paru s’étirer à l’infini en attendant que Jerry refasse surface, la gueule ouverte, un Tom triomphant, une main sur la mâchoire du haut, un pied sur celle du bas et le bras encore disponible en l’air, la main s’agitant en signe de victoire. L’orque déposa délicatement son dresseur sur le bord du bassin. Tom le remercia et fit signe que le spectacle était terminé. La foule, soulagée, applaudi de tout cœur cette prouesse sans s’apercevoir que cette fin de spectacle un peu abrupt signifiait que Tom n’était pas passé loin de la catastrophe. Elie aperçut une jeune femme qui demandait à son ami ce qui se passait, ce que ce dernier s’empressa de lui raconter avec passion tellement il avait été impressionné par ce numéro.

– Quel numéro époustouflant, lui dit Poupette. J’ai bien cru que ton intuition était bonne pendant un instant. Heureusement que je ne suis pas cardiaque.
– Tu sais Poupette, je crois vraiment que ce n’était pas normal et que le dresseur, Tom, ne doit son salut qu’à son habileté et à la complicité qui le lie à Jerry.
– En tout cas, chapeau. J’aimerai bien savoir comment il a fait. Et vous, mesdames ? demanda Poupette à Lucie et Cristina ?
– Comme vous dites, répondit Lucie. J’aimerai bien que le dresseur, Tom, nous raconte comment il a fait. C’est de la vrai magie.
– A mon avis, nous ne pourrons pas le savoir de suite. Regardez le monde qui semble l’attendre. Mais peut-être aurons nous l’occasion de lui parler pour en savoir plus d’ici la fin de la croisière, renchérit Cristina.
– J’espère bien, déclara Poupette, pleine d’entrain. En attendant, je vais me rafraîchir et me préparer pour la soirée. Aurons-nous le plaisir de nous revoir ?
– Je l’espère, répondit Cristina. Les filles ont l’air de bien s’entendre.

Maya et Anaïse avaient suivie Elie prés des grandes vitres du bassin qui permettaient aux spectateurs d’avoir une vue sous-marine du spectacle. L’orque Jerry y évoluait calmement surveillée par l’un des soigneurs qui avait pris la relève. Un tranquillisant avait été injecté à l’animal à la fin du spectacle.

Poupette récupéra Elie pendant que Maya et Anaïse suivaient leurs mères. Poupette en profita pour demander à Elie si elle avait trouvé une animation qui l’intéressait parmi toutes celles proposées à bord. Elie lui parla du film Titanic qui passait au cinéma et dont les deux haïtiennes lui avaient parlés.

– Donc si tu veux aller t’amuser au casino, profites-en, je risque d’être bien occupée, ajouta Elie.

Aussi, après le repas, Elie retrouva Maya et Anaïse au cinéma pendant que Poupette jouait son argent de poche au casino. Elle devait y être lorsqu’Elie revint du cinéma car leur chambre était vide. Aussi, Elie se coucha et s’endormit aussitôt.

A son réveil, Elie trouva le soleil étonnement haut. Elle s’aperçut qu’elle avait beaucoup dormis pour une fois. Poupette lui avait laissé un mot pour lui dire de bien se reposer et qu’elle serait en train de se faire chouchouter au SPA si elle voulait la rejoindre. Elie eut l’impression de sortir d’un mauvais rêve où elle avait dormit pendant deux jours avant d’inquiéter sa grand-mère qui appela le médecin de bord. Elle mis ça sur quelque chose qu’elle aurait mangé et qui serait mal passé. N’ayant que peu d’appétit, elle passa directement sous la douche avant de se changer et de rejoindre Poupette au SPA.

Sur le chemin, elle vit Tom, le dresseur, qui errait comme une âme en peine. La curiosité la poussa à lui demander ce qu’il avait.

– C’est Jerry, lui répondit-il. En me rendant au bassin ce matin, je l’ai appelé, mais aucun signe de lui. Il a tout simplement disparu. J’ai prévenu la commandante, mais personne ne sait comment il a pu partir.

– Je me rappelle qu’il me semblait attiré par le large. N’aurait-il pu sauter par dessus le pont avant d’atterrir dans l’océan ?

– …

– Oh ! Excusez-moi. Je suis vraiment à côté de la plaque. Ce n’est pas possible avec les hauteurs qu’il lui faudrait franchir. Mais comment aurait-il pu disparaître ?

– C’est justement ce que j’aimerai comprendre. S’il avait vraiment rejoint l’océan, le personnel de bord aurait entendu un grand bruit. Or rien. C’est incompréhensible.

– Puis-je vous poser une question ?

– Oui

– Comment avez-vous fait pour revenir dans la gueule de Jerry lorsqu’il vous a attaqué ?

– Jerry ! M’attaquer ! Mais quand ? Nous n’avons pas encore donné notre représentation. Es-tu sûre que tu vas bien petite ?

– Oui oui répondit Elie en s’éloignant quelque peu perplexe par les propos de Tom.

Au SPA, elle ne trouva pas Poupette. Elle demanda aux hôtesses si elles ne sauraient pas où était sa grand-mère, mais elles n’avaient pas vu la direction qu’elle avait pris en sortant. Et puis le bateau étant un endroit clos, elle ne pouvait disparaître.

– Quoi qu’avec toutes les disparitions qu’il y a en ce moment…

– Quelles disparitions ? Questionna Elie.

– Oh ! Rien de bien grave. Des personnes qui se sont égarés. Mais je crois qu’on les a retrouvés.

Elie commençait à se poser des questions. Elle aurait bien continué à chercher Poupette, mais elle était fatiguée et puis ce n’est pas en parcourant tout le bateau qu’elle aurait le plus de chance de retrouver sa grand-mère. Aussi décida-t-elle de retourner dans sa cabine pour se reposer. N’ayant pas le courage de lire ou de faire quoique ce soit, elle décida de faire ce qu’elle faisait rarement : larver devant la télé. Comme le programme l’ennuyait, elle finit par s’endormir devant.

En ouvrant à nouveau un œil, elle vit qu’il faisait nuit noire. Elle supposa que Poupette devait avoir trouvé un chevalier servant et décida de se mettre au lit pour finir sa nuit. Elle ne vit pas passer les journées suivantes car elles se déroulaient toujours sur le même schéma. Elle se réveillait, partait à la recherche de Poupette, discutait avec différents passagers, ne trouvait pas Poupette, rentrait à la cabine et comatait devant la télé avant de se coucher. Ce qui l’intriguait de plus en plus c’était les disparitions dont tout le monde parlait de plus en plus. Il y avait aussi cette histoire délirante de « Communs » qui étaient jeté en pâture aux requins avant que le Tsar de toutes les Russies, Gérard 1er en choisisse un pour le remplacer et de se jeter à l’eau à sa place. Aurait-il prévu la série de disparitions qui suivraient ? Un autre jour, une empoisonneuse aurait été démasqué par Maurice, le monsieur qui était déguisé en Hercule Poirot au début de la croisière. Et puis, il y avait ce petit garçon tout de blanc vêtu qu’elle croisait parfois et qui semblait ne pas la voir. Plus les jours passaient, plus elle trouvait qu’il se passait des choses étranges et surtout jamais elle ne trouvait Poupette. Aussi, un matin, plutôt que de partir à sa recherche, elle alluma son ordinateur et alla sur l’intranet du navire à la recherche de la liste des personnes portées disparues. Pas de Poupette. Cela la rassura, d’autant qu’elle avait l’impression que Poupette était toujours là près d’elle. En furetant sur l’intranet, elle trouva des vidéos de quelques émissions transmises sur la chaîne d’informations du bateau. Elle vit une interview d’une certaine Nadia Esteban qui parlait de déplacement des pôles et de distorsion du temps qui aurait accéléré le temps. Décidément, tout le monde était azimuté dans ce bateau. Même la page de l’intranet délirait. Elle parlait du 40ième jour de croisière. La croisière était sensé durer une petite dizaine de jours puisqu’elle faisait un petit tour du côté du site de la disparation du Titanic. D’ailleurs, ce devait être le lendemain de la projection de Titanic qu’elle avait vu avec Maya et Anaïse. En pensant à elles, Elie s’aperçut qu’elle ne les avaient par revu depuis leurs séance au cinéma et elles n’étaient pas non plus sur la liste des disparus. D’ailleurs, elle ne connaissait aucun des noms de cette liste.

– Elie !

Quelqu’un l’appelait. Elle leva le nez de son ordinateur et ne vit personne. Elle se dit qu’elle avait dû rêver et décida de sortir et d’aller voir la commandante pour tirer tout ça au clair. Tout était encombré dans sa tête et elle ne comprenait pas tout ce qui se passait ici. En sortant sur le pont, elle vit toute une foule de passagers présents et saluant un hélicoptère qui s’envolait et dans le tourbillon provoqué par son envol les bras se détachèrent des corps des voyageurs, laissant des hommes troncs sur le pont. Elie serra ses bras tout contre elle pour s’assurer de leur présence.

– Elie ! Ma chérie.

– Poupette ? Où es-tu ? demanda Elie en se tournant dans tous les sens.

– Réveille-toi ma chérie !

– Mais je suis réveillée Poupette. Poupette ! Que se passe-t-il ?

– Chut, ce n’est rien.

Elie vit son environnement s’assombrir jusqu’au noir presque complet. Elle s’agita dans tous les sens. Cette croisière tournait vraiment au cauchemar.

– Elie ! Calme-toi ma chérie, disait toujours la voix rassurante de Poupette.

– Poupette ! Sors-moi de là s’il te plaît. POUPETTE !!!!!! hurla Elie en se redressant brusquement.

– Chut ! Ce n’est rien qu’un cauchemar mon cœur, lui dit Poupette en l’amenant tout doucement à se rallonger.

Elie mit du temps à accommoder. Elle n’était pas dans sa cabine, mais plutôt dans une chambre d’hôpital, Poupette à ses côtés.

– Où suis-je ? lui demanda-t-elle.

Dans le centre hospitalier du bateau. Tu y a passé tout le reste de ton séjour. Moi aussi par la même occasion et les petites haïtiennes aussi. Apparemment, vous avez attrapé un virus pendant la projection du Titanic et vous venez de passer quatre jours à délirer avec une moyenne de 40° de fièvre.

– Seulement nous trois ?

– Non, il y a eu une bonne centaine de malades. Ils ont réquisitionnés une salle de restauration de personnel car elle était la plus proche de l’hôpital. Mais vous étiez une bonne dizaine parmi les plus jeunes à être les plus gravement touchés.

– Mais alors, les hélicoptères, les disparitions, les démembrements, tout ça ce n’était qu’un rêve.

– Pour les disparations et les démembrements, oui. Pour les hélicoptères, tu as sûrement entendu ceux qui nous ont accueillis. Nous sommes arrivés à New York. Nous allons rester une journée supplémentaire à quai avant de pouvoir débarquer, le temps que les autorités sanitaires s’assurent qu’il n’y ait pas de quarantaine à mettre en place. Sinon, ce sera 4 jours supplémentaires. Et ne t’inquiète pas pour Matthew, je l’ai prévenu.

– Merci Poupette. J’ai encore sommeil, mais j’ai peur de retourner dans mon cauchemar.

– Ne t’inquiète pas mon ange. Rendors-toi, la fièvre est tombée.

Elie ne se fit pas prier et se rendormit aussitôt dans un sommeil sans rêve…

Ecrit le 24 janvier 2013 dans le cadre de la Destination 186 : La croisière s'amuse suivie de La croisière s'amuse moins de l'Atelier Ailleurs.

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