Le bout du tunnel

Le centre était là, devant elle. Plus qu’une rue à traverser, que quelques mètres à parcourir avant de pousser la porte et de changer de vie. De là où elle était, elle pouvait voir les quelques rares personnes qui poussaient la porte du centre.

Pour le moment, le feu piéton était rouge, lui offrant un peu de répit. Tout en observant la foule aller et venir dans la rue, elle repensait à cette année difficile.

Comment tout avait commencé ? Elle avait du mal à s’en rappeler. Elle se sentait encore un peu groggy.

Il y avait eu ce garçon rencontré sur les bancs de la fac. Très charmant au début, il n’avait révélé son côté diabolique que bien plus tard. Il lui avait fait découvrir la ville, la nuit, les soirées étudiantes.

Au départ, leur relation avait été très simple. Puis il lui avait proposé de la pimenter un peu. Il avait une grande influence sur elle, et chaque fois qu’elle était réticente à une nouvelle expérience, il savait trouver les mots pour la convaincre. Chaque expérience l’amenait plus loin encore dans une longue descente en enfer qui commençait. Drogue, échangisme, voyeuriste, à la limite de la prostitution, tout y passait pour son plaisir à lui. Il lui faisait connaître le côté sombre du monde de la nuit.

Plus elle s’enfonçait dans cet enfer, plus elle se coupait du monde. Sa famille, elle leur mentait, disant que tout allait bien, qu’elle avait de bonnes notes. La fac, elle n’y allait presque plus au bout de six mois. Et comme il y avait beaucoup d’abandon en première année, elle faisait juste partie des statistiques.

Plus elle s’enfonçait, moins elle l’intéressait. Il ne l’a touchait presque plus. Lorsqu’ils se voyaient, c’était pour qu’elle ait sa dose ou parce qu’il voulait qu’elle vienne à une soirée. Il avait trouvé une nouvelle source d’attraction dans une autre jeune fille. Jusqu’au jour où il ne voulut plus d’elle. Ce fut le début de la fin pour elle. Elle erra comme un zombie pendant deux jours avant de revenir chez elle. Elle essaya de reprendre sa vie où elle l’avait laissé, mais n’y arriva pas. Chaque jour, elle avait besoin de sa dose. Chaque soir, elle errait dans la ville à la recherche de sa dose. Puis, pour la payer, elle accepta d’aller sur le trottoir. Sa réapparition sur les bancs de la fac fut courte avant qu’elle ne retombe en enfer. Un jour, une semaine, un mois passa sans qu’elle ne s’en rende compte. Pour faire le trottoir, elle avait besoin de sa dose, pour avoir sa dose, elle devait faire le trottoir.

Un soir, elle en eut marre de cette vie sordide. En allant chercher sa dose quotidienne, elle se retrouva au bord d’un pont. Elle regarda longtemps le fleuve s’écouler tranquillement en dessous. Elle était à deux doigts du grand saut. C’est là, qu’il apparut, lui tendant la main, si différent du garçon qui l’avait entrainé dans cet enfer. Il l’invita à ne pas faire de bêtises. « Je ne voudrais pas mouiller ma chemise » lui dit-il en plaisantant. Il lui proposa de prendre un verre et si elle voulait passer par-dessus après, elle pourrait toujours le faire. Il lui parla longuement, de tout et de rien, de sa vie, de son engagement, de ce qu’il aimait ou détestait. A ses questions, elle lui répondait toujours brièvement. Elle l’écoutait juste parler, elle regardait le mouvement de ses lèvres. Elle commençait à être en manque, mais ne se souciait plus guère d’aller chercher sa dose. Lorsque le bistrot dans lequel ils s’étaient installés ferma, il lui proposa de la ramener chez elle. Sur le pas de sa porte, il lui tendit une carte et l’invita à se rendre à l’adresse indiquée. Elle y trouvera de l’aide et lui donna l’espoir de l’y revoir un jour. A ce moment-là, elle ne savait pas si elle irait. Elle le remercia et monta péniblement jusqu’à son logement sans regretter le moins de monde de ne pas avoir eu sa dose.

Il se passa encore un bon mois avant qu’elle décide de se rendre à l’adresse sur la carte. Tous les jours, elle la voyait, elle l’avait mis devant son miroir. Un mois avec des hauts et des bas. Lors d’un de ses bas, elle le revit, du moins son souvenir. Elle eut envie de le revoir, mais aussi de pouvoir sortir plus que de simples onomatopées. Elle s’en savait incapable toute seule. C’est ce qu’elle essayait de faire à chaque fois, mais sa volonté était toujours de courte durée.

Alors qu’elle était perdue dans ses pensées, le piéton était passé au vert et elle avait suivi le mouvement de foule et traversé la rue. La porte n’était plus qu’à quelques mètres lorsqu’elle le vit sortir du centre. Elle s’arrêta pour l’observer. Elle était encore incapable de lui parler. Il regarda le ciel, puis à gauche, à droite avant de partir dans la direction opposée à elle. Elle ne le croiserait pas, mais elle avait l’impression, qu’avant de lui tourner le dos, il l’avait reconnu et adresser un clin d’œil.

Elle prit une grande inspiration, fit les quelques pas qui l’a séparait du centre, se posta devant la porte et hésita à la pousser. L’image du jeune homme qui l’avait sauvé s’imprima sur la porte, elle reprit une grande inspiration et poussa la porte. Cette fois, c’était la bonne, elle allait changer de vie, sortir de son enfer. Elle voyait enfin le bout du tunnel.

Un an après sa rencontre, elle se rendit sur le pont où elle l’avait vu la première fois. Près de 11 mois s’était écoulé depuis qu’elle avait passé la porte du centre. Elle avait repris les cours, repris contact avec sa famille, n’avait pas replongé, même dans les moments les plus durs, mais elle ne l’avait pas revu. Elle enjamba le parapet, s’y assit et attendit tout en regardant l’eau passer sous le pont, lentement. Elle ne l’entendit pas arriver. « Vous n’allez pas faire de bêtises mademoiselle, j’espère. Je ne voudrais pas mouiller ma chemise pour aller vous chercher ». Elle se retourna en souriant, et lui répondit qu’elle regardait juste l’eau passer en l’attendant.

Ce texte a été écrit dans le cadre du concours 'E-crire au féminin 2012' sous le thème C’était la première fois que je prenais une décision aussi grave, et je ne m’étais jamais sentie aussi bien….

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