La chute

Je chute. Ce n’est pas la première fois, mais celle-ci est différente. Tandis que je chute, je revois ma première chute.

Je devais être haut comme trois pommes. J’étais dans mon parc. Je m’accrochais aux barreaux de ce dernier et j’ai poussé sur mes jambes pour tenir debout. Ma mère, qui était dans la cuisine, s’est retournée à ce moment-là. Elle a crié de joie. Ce cri m’a surpris. J’ai lâché les barreaux et je suis tombé sur les fesses. Cette chute-là ne m’a pas fait grand mal. Je ne suis pas tombé de haut et ma couche a amorti l’atterrissage. J’ai ensuite vu ma mère courir dans la maison en criant après mon père. Elle est revenue avec le caméscope et m’a demandé de recommencer. Je le sais car j’ai eu le droit à une bonne centaine de diffusion des films qu’elle a fait de mon enfance. Mais du haut de mes huit mois, je ne comprenais pas ce qu’elle voulait. J’ai finalement réitéré l’exploit pour son grand plaisir.

Je crois que c’est à partir de ce moment-là que j’ai toujours cherché à grimper, à aller plus haut. Ce qui entraînait, parfois des chutes. Et certaines qui ont fait de belles frayeurs à ma mère et qui finissaient aux urgences. Souvent plus pour rassurer ma mère que parce que j’avais réellement quelques choses.

Tandis que je poursuis ma chute, je revois la première fois où nous étions aux urgences avec mes parents. Je devais avoir trois ans. Je venais de passer au travers du plafond. Mes parents cherchaient je ne sais quoi partout dans la maison. J’avais décidé de suivre mon père dans le grenier. J’y ai trouvé un endroit super près de là où il cherchait. Un endroit où le sol était plus bas. J’y suis allé une fois ou deux. Mais je ne sais pas pourquoi, le sol s’est dérobé sous moi la troisième fois. C’était la cavalcade ensuite à la maison. Maman criait après Papa, Papa criait après Maman. Et au final, je n’avais rien. Je regardais ma mère avec des yeux ronds comme des soucoupes, ne comprenant pas pourquoi elle pleurait. Je n’avais pas eu mal, même là où je m’étais ouvert la lèvre.

Et très tôt, mes parents m’ont inscrit à l’escalade. Lors de ma première kermesse, il y avait un mur d’escalade. Dès que je l’ai vu, j’ai voulu y monter. Et ce que j’ai préféré, c’était la descente. L’année suivante, ils m’ont inscrit à l’escalade.

Je sens l’impact de mon corps sur l’eau. Je n’ai pas mis de gilet alors je m’enfonce dans l’eau. J’ai les yeux ouverts, mais je ne réagis pas. Quelque part, au fond de moi, je sais que je devrais agiter mes bras et mes jambes, mais je ne peux pas le faire. Alors je continue inexorablement ma chute.

Le souvenir qui me revient, tandis que je m’enfonce dans l’eau est celle qui a fait suite à la fois où j’ai grimpé dans un arbre pour suivre un écureuil. N’appréciant pas d’avoir été suivi, ce dernier m’a mordu le doigt. J’ai lâché ma prise et je suis tombé. C’était la première fois que je pleurais suite à une chute. Je n’ai pas pleuré parce que j’étais tombé, mais parce que l’écureuil m’avait mordu et mine de rien, ça fait mal. Et croyez-le ou non, lorsque maman m’a trouvé, je n’avais rien en dehors d’un doigt qui saignait à cause de la morsure de l’écureuil.

Il y a bien eu des chutes plus douloureuses que d’autres. Certaines m’ont valu une immobilisation d’un mois ou plus. Souvent des mauvaises chutes. Comme la fois où je suis retombé sur moi poignet lors d’une séance de judo à l’école.

Et puis, il y avait différentes chutes. Par exemple, les chutes dans l’eau. A la piscine, j’allais toujours vers le plongeoir. Même quand je n’avais pas encore l’âge. J’arrivais toujours à me glisser discrètement. J’ai testé toutes les techniques de plongeon. Et j’ai vite dû apprendre à nager aussi. Et lorsque je faisais de la voile, j’ai toujours essayé de grimpé au mat. C’est d’ailleurs pour ça que j’en suis là aujourd’hui. J’en ai fait des sports extrêmes : du saut en élastique, du parachute, du parapente, du skite-surf, de la chute libre, de la varappe, de l’escalade.

J’adore cette sensation de liberté qu’il y a dans tous ces sports. Et la chute fait partit du risque. Alors pourquoi celle-ci serait-elle différente ?

Je ne compte plus toute les fois où j’ai monté au mat. Je reconnais que j’aurais dû mettre un gilet de sauvetage. Mais qui aurait cru que mon coéquipier ferait un changement de manœuvre qui aurait pour conséquence de me projeter dans les airs.

Au-dessus de moi, je vois la coque du navire faire demi-tour. Elle se fait de plus en plus petite. Je n’ai pas encore repris ma respiration. Pour le moment, mes pensées défilent. Je n’arrive pas à reprendre conscience. Comme si j’accompagnais ce corps qui s’enfonce. Ce corps qui m’appartenait mais sur lequel je n’ai plus d’emprise.

Soudain, ma chute s’arrête. Quelque chose est venue se plaquer sur mon dos et me ramène vers la surface. Celle-ci se rapproche. Enfin, j’inspire une grande goulée d’air. L’air pénètre mes poumons, pénètre mon cerveau et je reprends ma place ici et maintenant. Mes coéquipiers sont tous sur le pont. Ils me cherchent. L’un d’eux pointe son doigt dans ma direction et le bateau vient vers moi. La chose qui est venue se plaquer contre mon dos, plus tôt, se positionne sur le côté, me soutenant toujours. C’est un dauphin. Il me porte et va à la rencontre du bateau où tous mes coéquipiers sont prêts à m’accueillir. Avant de remonter à bord, je regarde le dauphin et lui souffle « merci ».

Ce jour-là, il resta un long moment auprès de notre navire tandis que nous reprenions notre route. Depuis, je fais attention à bien m’accrocher lorsque je dois monter au mât. J’ai encore fait d’autres chutes depuis. Mais celle-ci était particulière. Lorsque je suis rentré à terre, mon épouse m’a annoncé que j’allais être papa. Alors, j’ai regardé la mer et j’ai encore une fois remercié ce dauphin qui m’a sauvé la vie. Comme s’il savait que je devais être présent pour ce petit bonhomme à venir. Oui, un petit bonhomme. Parce que neuf mois plus tard, nous avons eu un petit garçon. Et je lui apprend à grimper en toute sécurité et surtout à accepter de tomber.

Ecrit le 3 décembre 2015 dans le cadre de la Destination 216 : La Chute de l'Atelier Ailleurs.

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