La représentation

C’est le grand soir, je suis en coulisses à observer le petit monde qui s’agite sur le scène en attendant le début de la représentation. Tout ce monde et ce bruit m’angoisse. Je n’entends plus la mienne. Heureusement, il me reste les couleurs et la main rassurante de maman sur mon épaule. Elle sent mon état d’agitation, elle me connait bien. Elle me murmure des mots doux à l’oreille. Ils ont la même sonorité que les berceuses de mon enfance.

J’ai le tract. Non parce qu’il va falloir que j’entre en scène, mais parce que, pour la première fois, mon œuvre, ma première œuvre, va être joué. Cette œuvre, je la dois à ma sœur , Claire. C’est elle qui m’a aidée à décrire ce qu’il y avait dans ma tête, elle qui m’a sortit de mon monde et enfin elle qui a mis des pas de danse sur ma musique.

Pour le moment, elle est dans sa loge. C’est pour elle que j’ai crée ce spectacle et j’ai tenu à ce qu’elle en fasse partie. Elle a accepté de le faire pour la première. Après, ce sera une autre artiste qui prendra sa place. Ca m’importe peu. Seule compte cette représentation pour moi.

Alors qu’elle entre en scène, je revoie notre rencontre. Elle était une jeune étudiante. Mon père, notre père, avait négocié avec ma mère pour qu’elle occupe la chambre de bonne, en échange de quoi, elle ferait du baby-sitting. Mais certaines choses ne devait pas être révélées.

Lorsqu’elle a frappé à la porte, j’étais au piano. Je jouais la musique que j’entendais en voyant sa photo que papa m’avait donné. Mais il me manquait quelque chose. C’est lorsque je l’ai vu que j’ai su ce qu’il manquait. Jusque là, je jouais un morceau similaire à celui que m’inspirait papa, mais lorsque je la vis, j’entendis les nuances. Je pu finir mon morceau tel que je le voulais avant de venir lui dire bonjour. J’avais alors 7 ans.

Maman avait expliqué brièvement ma particularité à Claire. Particularité qui avait été détectée peu de temps avant et qui avait valu le départ de toutes les babysitter avant elle. Elle espérait que ça irait avec elle. Et ça a fonctionné. Claire est sensible à la musique, m’a-t-elle expliqué. Quand elle entend de la musique, elle sait si elle peut danser dessus ou non. Et quand elle peut danser, c’est la musique qui lui donne la chorégraphie. Bien sûr, m’avait-elle dit, elle avait pris des cours de danse pour apprendre à maitriser tout ça. Du coup, elle m’a posé plein de question sur ce que je jouait. Elle s’intéressait vraiment à moi et je crois que c’est pour ça que ça a si bien fonctionné. A moins que ce soit parce que nous avions le même père sans le savoir.

Quand je l’ai rencontré, elle ne savait pas ce qu’elle voulait faire, elle avait choisit une filière de transition pour se donner le temps de savoir ce qu’elle voulait faire. A la fin de sa première année catastrophe, elle m’a dit que, grâce à moi, elle savait ce qu’elle voulait faire.

Tout comme je l’ai aidé, elle s’est mise en tête de m’aider à sortir ma musique, celle que j’entends tout le temps. Une musique qui se colore, qui colore les mots, les objets, les personnes. Elle varie aussi selon mon humeur, mes envies, mais aussi devant l’état émotionnel de la personne.

Mon monde à moi est formé d’ondes lumineuse et sonore. Chaque chose à sa signature particulière, son refrain. Puis vient les couplets. C’est en travaillant là dessus avec Claire que j’ai pu sortir la musique qui se joue sur scène et décrire les lumières qui lui sont associés. Lorsque nous avons terminé cette partie là, Claire y a mis ses pas de danse.

Au fait, je me présente, Léonard, 22 ans, Asperger et synesthète.

Ecrit le 06 juin 2013 dans le cadre de la Destination 192 : Un jour neuf * de l'Atelier Ailleurs.

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